Travailleurs jetables: les enseignants en FLE/FLS

Qui sont-ils?

Des enseignants qui travaillent depuis des décennies sans statut et souvent sans contrat à l’étranger dans les centres culturels français, les Alliances françaises; en France dans les centres universitaires, les centres et écoles de langue, les organismes de formation linguistique et pour l’insertion professionnelle des immigrés qui peuvent être âgés de 16 à 65 ans (CRI,PAIO, GRETA..), les structures d’accueil des publics jeunes (CLIN, CLA, ENSA) publics venant ou venus de l’immigration dans le primaire, le secondaire (soit 40 000 primo-arrivants par an et 12°/° des effectifs scolaires) …

 

À l’étranger

Bien que le gouvernement français s’intéresse peu à la francophonie, les discours politiques répètent inlassablement qu’il est urgent de défendre la langue française, le plurilinguisme ( dans les instances européennes, dans la recherche ) la diversité culturelle face à la montée considérée comme menaçante de l’anglais, du monolinguisme, de la culture unique.

 

 Or lorsque la promotion du français à l’étranger est abordée et les actions culturelles mises en avant, la vraie francophonie c’est notre haute technologie, celle de TV5, de RFI, les industries culturelles. Le domaine pédagogique est oublié et avec lui, les défenseurs ordinaires (au quotidien ? ) de notre langue : les enseignants de FLE et pour cause. Les statuts et les postes que l’on propose à l’étranger aux intervenants de FLE à l’étranger sont soit des contrats locaux à 250 euros par mois, soit de faux contrats locaux offerts le plus souvent par les services culturels français eux-mêmes par le biais de convention de stage courts signées entre les universités françaises et les universités étrangères, par le biais du volontariat national ou par le biais des stages longs du MAE qui emploient les enseignants de FLE et qui considèrent ne rien leur devoir après s’être servies d’eux pendant un an ou deux. Bien plus, ces professeurs qualifiés qui ont suivi une formation Bac + 5 se voient damer le pion à l’étranger dans nos instituts et nos lycées français par des profs de mathématiques quand ce ne sont pas les femmes d’expatriés sans qualification à qui l’on donne la priorité.

 

 Combien d’étudiants stagiaires de la maîtrise FLE ou des masters professionnels assurent à l’étranger, dans le cadre de stages longs du ministère ou dans le cadre d’emplois locaux (à 300 euros par mois ) non seulement des cours aux étrangers mais également des cours de formation des formateurs de français dans les pays d’accueil. On imagine les raisons de cet oubli des acteurs du domaine pédagogique. Cela permet au gouvernement de faire de substantielles économies en ne créant pas de postes, en n’ayant à payer ni retraite, ni congés maladies. Le budget de la francophonie lit-on dans un rapport du Sénat n’est pas identifié. S’il n’est pas identifié c’est parce qu’il n’ y a pas intérêt à ce qu’il le soit. Peu importe ces faits ressentis par les intéressés comme des humiliations, dénégations et dévalorisations professionnelles.

 

En France :

La situation n’est guère plus enviable. Ainsi les intervenants du FLE-FLS appelés à intervenir dans l’ensemble du système éducatif sont majoritairement des hors-statuts et des précaires que ce soit dans le secteur public ou dans le secteur privé. La plupart des enseignants de FLE sont soit sous contrat à durée déterminée soit à temps partiel, soit sans contrat quel que soit le nombre d’années d’ancienneté.

 

 Voici l’exemple très représentatif d’un enseignant de FLE et de son évolution dans notre Université : Mr « X » est employé depuis 6 ans avec une maîtrise de chinois et une maîtrise de FLE (et un stage du MAE ). Il a tout d’abord été employé directement par l’université sur un statut d’IATOS qui ne correspond ni à sa fonction ni à son travail . Il a fallu gonfler les heures, multiplier les fausses missions pour atteindre le salaire minimum convenu, sans compter la difficulté d’obtenir un bulletin de salaire en cas de maladie, l’absence du droit au chômage, pas de congé payé…

 

 Depuis trois ans l’université a fait un recours illégal à une société prête- nom . Sur les contrats figurent différents lieux d’intervention « bidon », afin d’éviter que l’université soit dans l’obligation de l’intégrer sur un CDI ou de lui reconnaître un statut . Ainsi Mme Y, 26 ans d’ancienneté, a travaillé pendant 9 ans avec un statut d’indépendant, depuis 4 ans ( comme trois autres enseignants) grâce à un CDD renouvelable chaque année. Malgré ses compétences professionnelles reconnues ( elle intervient en formation initiale dans la filiière FLE), elle n’a aucune perspective d’intégration en l’absence de concours spécifique .

 

 Ces exemples sont très révélateurs. Les universités en France comme le MAE à l’étranger sont des viviers de diplômés FLE en situation de précarité permanente quelle que soit leur formation et la compétence acquise sur le terrain par des années d’expérience. Il leur a été dit que s’ils avaient l’intention de remettre en cause la situation qui leur est faite le centre se transformerait en stage de fin d’étude pour les étudiants de la filière FLE.

 

 Les centres universitaires de FLE, qu’ils soient sous un statut de service commun (comme c’est le cas à l’Université de Provence), ou assimilés à un département, sont tous condamnés à fonctionner en marge des règles de la fonction publique et sont depuis des décennies des foyers d’emplois précaires. Un chiffre que je tiens à rappeler est très révélateur de cet état de fait : 63°/° des personnels sont des « saisonniers permanents », payés à l’heure et révocables à merci.

 

 Dans le privé on constate une succession à l’infini de CDD « bidouillés », jusqu’à 8 par an ou des CDII ( contrat à durée indéterminée intermittent qui peut varier de 10 à 700h de façon à « légalement » ne pas avoir à s’engager vis-à-vis des intervenants. La variété des statuts et des situations entraîne la variété des charges de travail de l’ordre de 25, 26 à 27 heures hebdomadaires et sans aucune reconnaissance de l’ancienneté dans le service . La rémunération horaire plus qu’insuffisante est elle-même très variable : de 11 à 15 euros brut de l’heure. Voici un exemple de revenu : Mr « X », salarié rémunéré à 16,77euros de l’heure gagne pour 17h 30 de cours par semaine, 1069 euros par mois. Un professeur de FLE a généralement 3 ou 4 employeurs différents, ceci étant une situation courante. Le professeur en contrat dans une école doit être disponible de 8 à 22, sans garantie d’avoir des cours, les horaires pouvant varier d’un mois à l’autre.

 

 Dans le domaine de l’intégration des populations issues de l’immigration dont l’un des avants postes est la formation linguistique, nous sommes face à un démantèlement des rares acquis réalisés dans ce domaine grâce en particulier au FASILD (fonds d’action et de soutien à l’intégration). Les nouvelles mesures gouvernementales mettent en péril le champ de la formation à visée insertion et inquiètent les professionnels du FLE .

 

 La volonté actuelle d’appliquer à ce secteur le code des marchés publics de manière stricte et la création d’une Agence nationale déstructure les réseaux de formation qui jusque là agissaient à partir de réseaux associatifs et visaient une formation linguistique avec accompagnement de parcours d’insertion. La qualité de la prestation offerte est sérieusement remise en cause si l’on considère que le premier critère est le prix global de la prestation, alors que la capacité d’adaptation en fonction des flux de stagiaires, des besoins intrinsèques des publics sont déterminants. Plusieurs centaines d’associations travaillant depuis des dizaines d’années auprès des populations immigrées risquent de disparaître après cette opération de casse du FASILD et avec eux nombre de professionnels du FLE-FLS considérés comme économiquement « obsolètes » .

 

Conclusion :

 La question du FLE-FLS en France et du FLE à l’étranger doit en effet être replacée dans le cadre plus général d’une politique globale des langues, de leur enseignement. Les dysfonctionnements qui affectent le FLE-FLS, dans le privé (payé au smic horaire, statut d’intermittent,) comme dans le public (recours aux stagiaires et à des emplois au rabais) risquent de se reproduire à grande échelle pour les autres langues vivantes étrangères en raison de l’augmentation des besoins en formateurs résultant de l’extension de l’enseignement des langues dans le système scolaire, à l’université et en formation continue.

 

 Malheureusement la logique de précarisation est aussi, rappelons-le, une dynamique de division qui s’appuie sur les conflits d’intérêt et les aggrave. La lutte collective n’est pas plus de mise dans le secteur de la formation de base à visée sociale que dans les centres de formation universitaires ou dans les centres de langue privés. Le silence, la neutralité, l’indifférence la fatalité. À la sous-prolétarisation de certains publics répond une prolétarisation des enseignants-formateurs. Nous sommes convaincue qu’il est possible d’intervenir et d’agir sur l’ordre dominant pour l’infléchir partiellement et permettre l’émergence de la parole de ceux qui se taisent ou que l’on n’écoute plus. C’est une question de citoyenneté, c’est une question de choix de société.

 

 Lorsqu’on a, comme c’est le cas à l’Université de Provence mais également dans de nombreuses universités en France, une sorte de greffe étrange du secteur privé (le centre de langue sur « ressources propres ») sur le secteur public (l’université) on voit apparaître toutes les aberrations et tares qui se développent lorsqu’on veut associer trop étroitement « enseignement » et « rentabilité » : restriction de la liberté d’expression des enseignants, démagogie rampante, précarisation accrue pour le personnel le plus fragile Cette situation préfigure ce que sera l’enseignement universitaire de demain qui – on le sent bien – tend de plus en plus à mêler secteur privé, secteur public. Personne ne gagne à transformer les étudiants étrangers (demain tous les étudiants) en purs « clients » et les enseignants de FLE en « prestataires de service » vendant au mieux le produit FLE, au risque de se voir jeter d’un service si la rentabilité immédiate n’est pas au RV. « Les cours aux étrangers » constituent un observatoire saisissant de la situation que pourrait connaître demain l’université dans l’ensemble des disciplines. C’est ce chemin que la politique libérale entend faire emprunter à l’enseignement général, cela donne à réfléchir, il y a de quoi s’inquiéter… 

 

 L’autre point est qu’après avoir fait le tour des précarités spécifiques des enseignants en FLE-FLS on constate que la tendance n’est pas à une résorption de cette précarité structurelle du FLE-FLS mais tout au contraire à une expansion de la précarisation dans tous les secteurs d’enseignement et à une marchandisation accrue des produits d’enseignement. Le cas particulier du FLE-FLS est exemplaire dans le mauvais sens du terme, il préfigure un enseignement à la merci de l’économie libérale et des enseignants pieds et poings liés, qui à la moindre fluctuation du marché seront expulsables et jetables comme le sont hélas aujourd’hui beaucoup d’enseignants.

 

par Chantal Forestal, MdC  HDR en Didactologie des Langues-cultures,

Membre de la CA du SNESUP

Université de Provence, Atelier sur la précarité du 28 janvier 2006

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