La formation linguistique pour les migrants : un droit obligatoire ?

La formation linguistique pour les migrants : un droit obligatoire ?

 

En tant que professionnelles de la formation FLE au service des migrants établis en France, nous nous sommes interrogées sur la récente notion d’apprentissage « obligatoire de la langue française » imposée aux migrants dans le cadre du Contrat d’Accueil et d’Intégration (CAI). 

 

La mise en place du CAI en 2006 n’a pas été sans conséquence.

Elle met fin à une période au cours de laquelle la formation était proposée par le biais de structures territoriales (tels centres sociaux, associations locales) aux migrants ayant émis le désir d’apprendre la langue française. 

Depuis 2006, cet apprentissage est obligatoire pour les signataires du CAI sous peine de sanction. L’objectif visé est l’obtention d’un diplôme, le DILF, validant les premiers acquis en langue française. Signalons à ce propos que ce niveau ne donne pas aux diplômés les outils linguistiques suffisants pour vivre de manière autonome sur le territoire français. 

D’autre part, l’accès aux formations linguistiques en français se réalise désormais à partir de critères essentiellement administratifs, excluant de ce fait les migrants non concernés par le CAI, parce qu’étant en France depuis plus de 5 ans ou dans d’autres situations administratives (demandeurs d’asile, personnes en séjour irrégulier, etc.). 

Enfin, la définition du public n’incombe plus aux structures compétentes en matière de formation, mais au gouvernement, davantage préoccupé par des questions de gestion et de maîtrise administratives des flux migratoires que par des problématiques d’ordre pédagogique. 

 

Nous sommes effrayées par et foncièrement opposées aux sanctions résultant de cette obligation de formation, à savoir le non-renouvellement des titres de séjour pour étrangers (cas des signataires du CAI, obligés de présenter le diplôme du DILF), ou encore le non-versement des aides sociales (Assedic, RSA)

L’apprentissage de la langue française est-il un outil susceptible de favoriser l’autonomie, l’estime de soi, l’esprit critique, la prise d’initiatives des destinataires de la formation ? Ou s’agit-il d’un outil de contrôle des migrants supplémentaire qui permettra de décider du renouvellement ou non de leur autorisation de séjour ? 

Une telle conception ne s’éloigne-t-elle pas des objectifs initiaux, à savoir « favoriser l’intégration de ces personnes, leur donner les premiers outils pour leur permettre de vivre bien en France » et affronter les problèmes de discrimination et d’exclusion dont elles sont trop souvent victimes ? 

 

Nous sommes personnellement convaincues de l’importance que revêt l’acquisition de l’outil linguistique du pays de résidence pour y vivre de façon autonome. Cependant, Autonomie et Obligation ne sont-elles pas deux notions contradictoires ? 

Si nous nous accordons globalement sur la nécessité d’apprendre le français pour vivre dignement en France, pourquoi a-t-on transformé la notion de besoin en obligation ? Jusqu’ici les besoins fondamentaux pour vivre ne sont pas considérés comme des obligations à charge des individus. Par exemple, il n’est pas obligatoire d’avoir un toit en France, ou de se nourrir trois fois par jour sous peine de sanction. Nous questionnons ici cette nouvelle notion de « droit obligatoire » spécifique à l’apprentissage de la langue française. 

Obliger les migrants à suivre une formation linguistique sous la menace de la sanction, revient à les déresponsabiliser, à porter sur eux un regard infantilisant, à les suspecter de ne pas avoir envie d’apprendre. Enfin, c’est tout sauf leur souhaiter de retrouver l’autonomie dont ils jouissaient avant leur migration. À l’inverse, nous préférons leur accorder une véritable place en les considérant comme des personnes adultes, responsables et désireuses de s’épanouir dans la société dans laquelle elles vivent, comme tout un chacun. 

 

Au contraire, il nous semble préférable de s’interroger sur les raisons de l’éventuelle non-implication dans une formation ou non-acquisition de la langue. Réfléchir aux raisons des possibles freins à l’apprentissage devrait constituer l’étape préliminaire à la conception des dispositifs de formation linguistique. 

Parmi lesdits freins, citons -de manière non exhaustive- deux types de difficultés pouvant expliquer le non-apprentissage de la langue française dans ce contexte : la situation migratoire et la qualité des formations proposées. 

Le contexte de situation migratoire peut entraîner un rapport douloureux à la langue du pays d’accueil : le deuil du pays natal suite à la fuite sous la contrainte requiert du temps avant d’accepter d’embrasser la culture du pays d’accueil. Par ailleurs, la grande précarité souvent générée par la situation migratoire ne rend pas les personnes pleinement disponibles à l’apprentissage. 

La qualité des formations, quant à elle, doit inévitablement être prise en compte. En effet, certains migrants ont vécu des expériences de formation négatives à la suite desquelles l’estime de soi nécessaire à tout apprentissage a été mise à mal. En tant que formatrice agissant quotidiennement sur le terrain, nous sommes trop souvent face à des personnes ayant suivi plusieurs mois, voire années de formation linguistique sans en tirer aucun profit en matière de maîtrise de l’écrit par exemple. Bien souvent, les supports avec lesquels elles ont « appris » sont les mêmes que ceux utilisés dans les écoles primaires. Un adulte migrant apprenant à lire et à écrire a-t-il les mêmes besoins langagiers qu’un enfant de 6 ans ? Ici encore, quel regard porte-t-on sur les migrants ? Comment demander à ces personnes de rester enthousiastes à l’idée de suivre une formation dans de telles conditions ? 

Précisons à ce sujet que la qualité des formations est le résultat de conditions de travail trop souvent déplorables pour les formateurs -quand ils sont rémunérés et qu’ils ne sont pas bénévoles- : contrats de travail très précaires, cumuls d’heures de face à face laissant un temps de préparation dérisoire pour espérer un salaire minimum décent, hétérogénéité systématique des profils d’apprentissage, etc.

 

Remettre continuellement en question les dispositifs de formation, leurs contenus et leur fonctionnement, c’est se donner les moyens réels, en terme pédagogique, de mettre en place des dispositifs de formation fonctionnels qui répondent aux besoins des bénéficiaires. C’est aussi la mission première d’un formateur que de questionner perpétuellement la fonctionnalité de la formation proposée. 

 

Si apprendre une langue demande un effort considérable aux migrants, être capable de remettre en question les dispositifs censés permettre cet apprentissage en exige un tout aussi important. L’effort à fournir n’est pas à sens unique. 

 

Pour les raisons évoquées précédemment, l’obligation de formation nous semble inadéquate. Une réflexion collective, dans le milieu professionnel du FLE, mériterait d’être engagée, et toutes ces interrogations devraient y être débattues. Si le gouvernement est réellement préoccupé par l’accès à la langue française pour les migrants, pourquoi ne s’adresse-t-il pas aux professionnels de la formation afin de comprendre les enjeux de cette formation pour ces derniers? 

Par ailleurs, si obligation il y a, nous sommes profondément opposées à des sanctions augmentant les conditions de précarité dans lesquelles vivent déjà les personnes concernées. Nous refusons de faire de la formation linguistique un outil supplémentaire de contrôle de la migration au lieu d’un moyen d'intégration socioprofessionnelle et d'épanouissement personnel pour les migrants ou les personnes étrangères vivant depuis de nombreuses années déjà sur le territoire. 

 

Lila et jean Seigne

 

 * CAI : Contrat d’Accueil et d’Intégration. Voir informations sur :  HYPERLINK "http://www.ofii.fr/" http://www.ofii.fr/ 

 **  HYPERLINK "http://www.ofii.fr/" http://www.ofii.fr/ 

 

 

* CAI : Contrat d’Accueil et d’Intégration. Voir informations sur : http://www.ofii.fr/

** http://www.ofii.fr/

 

 

Lila & Jean Seigne

Partager cette page

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :