Le formateur n'est pas un informateur !

Je souhaite témoigner d’une expérience en tant que formatrice FLE, lutte contre l’illettrisme, alphabétisation…qui m’a profondément bouleversée et questionnée sur les enjeux de cette profession, et sur son positionnement éthique.

 

Lors d’une intervention auprès de parents, désirant apprendre à parler lire et écrire français, l’association m’employant me demandait de remplir des « fiches d’identification », en guise de document d’inscription à la formation.

Cette étape administrative a généralement comme objectif de recueillir les contacts des participants, de comprendre les enjeux de la formation pour ces derniers, et le contexte dans lequel elle pourrait se dérouler (disponibilités en fonction du contexte professionnel, social ou médical par exemple). C’est en tous cas dans ces termes que ces démarches ont toujours été entreprises dans les structures au sein desquelles j’intervenais jusque là.

Cette fois ci cependant, ma surprise fut de voir que ces « fiches d’identification » renseignaient aussi les données suivantes : titre de séjour en cours de validité : OUI / NON, date d’expiration du titre de séjour / situation professionnelle du conjoint.

Cette formation ayant lieu dans un dispositif hors du Contrat d’Accueil et d’Insertion (CAI)…je ne voyais aucune justification administrative au lien fait entre la formation et la validité des titres de séjour des stagiaires y participant.

Les personnes présentes étaient là sur la base du volontariat, après plusieurs démarches de ma part dans le quartier, où j’étais justement aller présenter l’action, en tentant de gagner leur confiance…

Par ailleurs, elle se déroulait au sein même d’un établissement scolaire de l’Education Nationale, où l’on connaît la lutte qui avait été menée quelques mois auparavant par les enseignants, pour faire annuler les questionnaires tendancieux sur le « fichier base élève ». L’idée de vérifier les titres de séjour des stagiaires me semblait d’autant plus contradictoire au sein d’un tel lieu, à priori encore à l’abri de ces pratiques…

 

En quel nom, allais-je, moi, formatrice FLE, contrôler des documents administratifs, au détour d’un entretien servant à recueillir les contacts de la personne ? Par ailleurs, en quoi la situation professionnelle du conjoint des stagiaires avait-elle un lien avec cette formation ? J’aurais été la première à m’insurger si l’on m’avait posé cette même question, alors que je m’inscrivais à un cours d’espagnol…

 

Je laissais donc ces cases vides, en attendant de pouvoir demander à mes supérieurs hiérarchiques quelques explications à ce propos. Leur réponse me surprit davantage, lorsqu’ils affirmèrent que cette question était « hautement politique »,  que « je n’étais pas là pour faire de la politique », que ces renseignements étaient destinés aux financeurs (politique de la ville, collectivités locales, et FSE), et qu’il était normal que ces derniers identifient leur public !

 

Je refusais strictement de remplir ces données auprès de ma hiérarchie, qui après divers échanges préféra passer cette question houleuse sous silence le temps de mon contrat, afin de ne pas faire sortir au grand jour ces pratiques.

Par la suite, l’association en question, donna des consignes radicales en expliquant qu’il était désormais strictement impossible d’accueillir des personnes sans titres de séjour en cours de validité sur la formation, et qu’il revenait aux formateurs de vérifier ces documents…Démarche suivie par la majorité d’entre eux.

Cette pratique n’est malheureusement pas minoritaire au sein des organismes de formation qui n’hésitent pas  à négliger de se positionner sur ces questions éthiques afin de pouvoir se placer au mieux sur les appels d’offres, en ne froissant jamais leurs potentiels financeurs, intimement liés aux décisions politiques…

 

J’ai personnellement fait ce métier, avec l’idée de transmettre aux migrants le souhaitant, l’un des outils fondamentaux pour leur émancipation sur le nouveau territoire qu’ils arpentent. Je suis choquée de voir que cet objectif est aujourd’hui mêlé aux volontés politiques de contrôler la migration…en empêchant l’accès à la maîtrise de la langue, écrite ou orale, essentielle pour vivre et accéder à ses droits sur le territoire français…à ceux qui n’auraient pas de papiers…et à qui l’on reprochera plus tard de ne pas parler la langue du pays d’accueil après tant d’années passées en France.

Refuser cette volonté d’ouverture sur le pays d’accueil aux migrants le désirant, est sans doute le meilleur moyen de les en dissuader pour de longues années.

 

Cette « dérive » du sens donné à la formation et du rôle de contrôle endossé par les formateurs s’étend à mon regret à d’autres domaines. Je fus surprise de voir à plusieurs reprises un lien de plus en plus fréquent entre les gestionnaires des aides sociales (CAF, ASSEDIC-Pôle Emploi) soumettant ces dernières à l’implication des bénéficiaires dans une formation linguistique. Dans ce cadre précis, les organismes précédemment cités n’hésitent plus aujourd’hui à solliciter les formateurs pour s’assurer du suivi régulier de la formation par leur public  afin de valider ou non le versement des aides sociales. Ici encore je dénonce la dérive du rôle de formateur à qui l’on demande de devenir un informateur…

 

            Cette question d’accès au droit à la formation pour toutes et tous me semble essentielle à avoir si l’on veut continuer à donner un sens à notre métier dans le futur. Si les professionnels de la formation ne la posent pas, qui s’en chargera ? Je reste persuadée que c’est un devoir qui nous revient, que de l’amener sur le débat public, et de résister aux volontés politiques de l’Etat d’utiliser la formation comme moyen de contrôle supplémentaire des migrants, plutôt que comme un outil d’émancipation sur la terre d’accueil.

 

Lila

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