Les deux facettes d’un même préjugé

Les deux facettes d’un même préjugé

Jeunes français et italiens face à la diversité

 

Alessandro Bergamaschi

Université de Nice-Sophia Antipolis

URMIS - LAMHESS

 

 

            Une étude comparative a été menée en France et en Italie sur la base de deux échantillons de lycéens, invités à exprimer leurs points de vue à l’égard des immigrés et des problèmes posés par l’immigration en général. La volonté de se concerter sur ces deux pays découle des caractéristiques de notre objet d’étude qui vise à avoir un raisonnement européen. D’abord, la France et l’Italie sont les pays de l’Europe occidentale touchés par la baisse d’intégration sociale des jeunes la plus considérable [Galland 2009]. Ensuite, il s’agit de deux cas qui résument bien la fracture existante en Europe à l’égard du phénomène de l’immigration et que l’on peut synthétiser de manière suivante: pays d’immigration ancienne vs pays d’immigration récente ; présence / absence de politiques d’intégration greffées sur un credo idéologique national. La France est le pays d’Europe concerné depuis longtemps par l’immigration internationale et sa manière de gérer ce phénomène est  solidement ancrée dans les principes de son histoire politique contemporaine. Contrairement à son voisin, l’Italie, pays avec un passé d’émigration important, n’est devenue une terre d’immigration que récemment. La présence de groupes minoritaires est en train d’augmenter sensiblement et ses politiques d’insertion ne sont qu’en minime part le résultat d’un héritage historico-culturel de caractère national.

 

            1. La méthode.

L’enquête s’appuie sur un échantillon d’adolescents sélectionnés dans les lycées professionnels, technologiques et généraux des villes de Nice et de Marseille pour la France, et de Turin et de Gênes, pour l’Italie (Le recueil des données s’est déroulé de mars à avril 2010). Deux variables principales ont servi à l’échantillonnage : a) un statut socio-économique hétérogène, exprimé par la profession des parents, b) une plus ou moins grande densité d’élèves membres de groupes minoritaires inscrits dans les établissements, exprimée par le pourcentage d’élèves étrangers ou nés à l’étranger, puis naturalisés. Au total, on dispose d’un échantillon de 1.198 lycéens répartis entre français (49,1%) et italiens (50,9%) ; l’âge moyen est égal à 17,1 ans. L’enquête n’a donc pas de visées inférentielles. Elle est ciblée uniquement sur la manière de deux groupes d’adolescents, insérés dans des contextes d’immigrations différents, de réagir face à ce phénomène.

 

Au vu de l’objet traité, l’analyse se concentre sur les jeunes n’ayant pas d’expériences d’immigration pour au moins deux générations, jusqu’à leurs parents. Sans s’attarder sur les débats épistémologiques qui entourent cette démarche, déclenchés en France depuis les travaux de Tribalat, nous avons pris le parti pragmatique de nous concentrer sur une population dont la mémoire familiale récente n’est pas marquée par des expériences d’immigration (Baerveld et autres, 2004; Vermeij et autres, 2009). Par ailleurs, l’enquête entend rendre compte d’un état donné de l’époque contemporaine, permettant de voir un instantané de la manière dont est perçue l’immigration actuelle par les jeunes citoyens des sociétés d’accueil.

           

            2. Résultats : la méfiance comme toile de fond uniforme.

Tout d’abord, il émerge une jeunesse méfiante envers les autres, qui se démarque par des jugements largement négatifs des institutions, notamment du monde de la politique, inquiète des effets de la conjoncture actuelle sur l’avenir professionnel. Cette vision de la réalité cohabite avec une représentation optimiste du futur personnel. Il s’agit d’un cadre aux contours clairs qui se constitue des éléments clés de l’individualisme moderne : confronté à un environnement décevant et qui ne peut pas aider dans la réalisation des projets d’avenir, force est alors de mobiliser toute les capacités personnelles pour se construire le statut souhaité. Cela est un cadre homogène qui ne présente pas de différences entre les deux populations enquêtées. C’est dans cette vision uniforme de l’environnement que s’ancrent des pratiques et des points de vue différents envers le thème de l’immigration.

 

            2.1 Résultats : la menace d’un phénomène inconnu VS la menace d’un phénomène connu. D’importantes différences ressortent lorsque les adolescents sont invités à réfléchir aux questions économiques et culturelles qui animent les débats sur l’immigration. Dans ce cas, l’analyse statistique se fait plus fine et on travaille sur des indices cumulatifs et dans le cadre d’une démarche multivariée. Les adolescents italiens reconnaissent le rôle positif de l’immigration au niveau économique, mais en même temps se distinguent par la crainte que ce phénomène puisse constituer un obstacle pour la réalisation de leurs projets professionnels personnels. Cela ne ressort pas uniquement sur un registre égotropique, car les demandes que les italiens aient la priorité dans les procédures d’embauche et l’accusation au Gouvernement de trop dépenser pour les immigrés se lèvent à grand voix. Il s’agit d’un cadre homogène pour l’ensemble de l’échantillon italien, sans qu’on enregistre des différences significatives entre les deux villes.

Quant à l’échantillon français, bien que ces craintes aient peu d’importance, ce sont les adolescents sélectionnés à Nice, par rapport à leur camarades de Marseille qui se démarquent par des niveaux de fermeture plus élèves.  

Si des enjeux économiques on passe aux enjeux identitaires, le cadre se modifie. C’est le groupe d’adolescents français qui exprime les attitudes les plus fermes. Dans ce sens, les immigrés avec leur us et coutumes sont accusés d’affaiblir la solidité de la culture nationale, et les différences avec le groupe italien sont nettes. Il est intéressant de noter que si on décortique l’indice formulé, les items où le groupe français exprime les attitudes les plus hostiles concernent les questions sur l’Islam ; et ces attitudes islamophobes touchent l’échantillon niçois d’une manière plus importante par rapport à l’échantillon marseillais. Le deuxième volet de cette dimension, à savoir la disponibilité à octroyer la citoyenneté, va au cœur des questions identitaires. Soucieux que l’immigration puisse nuire aux traditions républicaines, ce sont les adolescents français qui expriment la plus grande probabilité de refuser la naturalisation aux étrangers, acte grâce auquel les particularismes culturels sont élevés au même statut que la population nationale. Comme pour les thèmes socio-économiques, ce sont toujours les lycéens sélectionnés à Nice qui expriment les attitudes les plus fermes par rapport à leurs camarades de Marseille.

Du point de vue de l’analyse des données, on note avec intérêt la solidité des questions socio-économiques pour le groupe italien et des questions identitaires pour le groupe français. On pourrait justement supposer que le tableau se modifie en insérant des variables de contrôle comme le statut économico-culturel de la famille, la quantité d’amis membres de groupes minoritaires, les perceptions de l’avenir personnel. Si on procède à ces contrôles, les résultats obtenus corroborent les attentes. Pour les deux échantillons, les attitudes de fermeture s’atténuent dans la mesure où les ressources économico-culturelles de la famille augmentent, où le réseau amical des jeunes compte des amis d’origine immigrée et où les représentations de l’avenir sont plus positives. Toutefois les effets de la variable pays demeurent inchangés: quel que soit le statut familial, la densité des contacts amicaux avec les groupes minoritaires et les visions du futur, les attitudes de fermeture des jeunes italiens sont toujours polarisées sur la crainte que l’immigration puisse entraver leur insertion dans le marché du travail, tandis que les questions identitaires restent l’objet du litige privilégié pour les adolescents français. Il s’agit d’adolescents, individus encore loin des « rôles adultes », interrogés sur des questions complexes; questions traitées habituellement dans des débats politiques conçus pour un public adulte. Malgré cela, il émerge une typologie de préjugé en étroite syntonie avec les problèmes que l’immigration pose en France comme en Italie. De plus, les préjugés dont nos populations d’adolescents font preuve, se greffent sur des visions de la réalité et de l’avenir qui sont parlantes. Dans le cadre de cette enquête, on ne peut pas exclure que la méfiance et la baisse d’intégration sociale des jeunes générations soient un terrain propice à  l’enracinement de la pensée xénophobe.

Ces résultats nous interrogent. D’abord, il émerge une typologie de préjugé. L’échantillon français adhère prioritairement à un préjugé identitaire (l’incompatibilité socio-culturelle), que je qualifie de tribal, car il vise à protéger les frontières symboliques de l’identité nationale, du ‘‘nous majoritaire’’ : en un mot le credo républicain. Quant à l’échantillon italien, il manifeste un préjugé de caractère socio-économique, que je qualifie de vital, car focalisé davantage sur la protection des enjeux matériels (travail, sécurité sociale, criminalité). Il s’agit de préjugés qui semblent directement refléter les discours sur l’immigration dans les deux pays en examen. Les adolescents du groupe italien semblent condenser les réactions typiques marquant tout contexte d’immigration récente. Face à la nouveauté du phénomène et à l’influence d’une rhétorique politique (notamment celle de la Lega Nord) qui fait de ce phénomène la métaphore sociale de l’invasion, il est avant tout primordial de protéger les prérogatives matérielles que le groupe majoritaire considère en termes exclusifs ; une rhétorique très présente notamment dans le nord de la Péninsule où sont situé les villes de Turin et de Gênes. De l’autre côté, la plus longue familiarité avec ce phénomène de la France ressort avant tout au niveau des pratiques quotidiennes, et l’interaction est beaucoup plus fréquente. La densité de contacts plus importante n’empêche pas pour autant de voir l’immigration à travers la loupe de la hantise pour la sauvegarde de la culture nationale et de la crainte du communautarisme. Il s’agit des deux perspectives dominantes qui, aujourd’hui plus qu’auparavant marquent le discours politique français ; et qui trouvent dans la région de Nice l’un de ses berceaux les plus féconds. Pour les adolescents français, l’idée de laïcité semble s’imposer comme le véritable enjeu, et l’accusation de l’Islam en tant que ‘‘vision du monde incompatible avec l’espace républicain’’ apparaît nettement.

 

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Outre la diffusion de ce document à l'ensemble des structures concernées, une restitution de ce travail a eu lieu début janvier 2012 dans plusieurs lycées marseillais et niçois impliqués dans l'étude. Ces échanges, organisés avec le soutien de la DRJSCS PACA, doivent également permettre une réflexion sur les outils et pratiques pédagogiques.

 

 

Contacts

Alessandro BERGAMASCHI

Sociologue

Unité de recherche Migrations Société (URMIS)

Alessandro.Bergamaschi@unice.fr

Université de Nice – Sophia Antipolis

http://www.unice.fr/urmis/

 

Damien BOISSET

Chargé de mission

Approches Cultures & Territoires (ACT)

damien.boisset@approches.fr

98, rue de l'Evêché 13002 Marseille

Tél : 04 91 63 59 88 – www.approches.fr

 

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